16 Le centre de rééducation pour les jeunes handicapés du Rwanda à Gatagara

LE CENTRE DE REEDUCATION POUR JEUNES HANDICAPES DU RWANDA A GATAGARA.

Par l’Abbé FRAIPONT.

Paru en 1971 (ou 72) dans une revue dont nous n’avons pu retrouver le nom.

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Le visiteur qui, arrivant de Kigali ou Butare, découvre pour la première fois Gatagara du haut de la colline de Mukingo, ne manque jamais d’être surpris par l’étendue du Centre. S’il a l’occasion de parcourir la Maison tout entière, c’est la complexité de ses activités qui le frappe !

 

Les handicapés se rencontrent partout, par centaines (ils sont plus de 300) des tout petits comme des plus grands ou des adultes des garçons comme des filles. On les rencontre sur les routes, sur la plaine de jeux, aux champs, à la ferme, dans tous ateliers, dans les pavillons, à l’école ou… au lit, et tous ou presque, souriants et joyeux. Le Centre médical de rééducation proprement dit occupe le cœur de la Maison mais ne semble être qu’un service parmi bien d’autres. Et cela ne manque jamais frapper nos visiteurs.

Faire comprendre cet aspect bien particulier de Gatagara est le but que poursuivra l’auteur de cet article; il voudrait aussi engager un dialogue avec les lecteurs. Si les Rédacteurs de cette revue le permettent, cet article pourrait être suivi d’autres, qu essayeraient de cerner l’ensemble des problèmes de tous les handicapés; les lecteurs pourraient nous aider, par leurs observations des conseils ou des critiques ou bien encore en posant tout simplement des questions, à trouver une solution toujours plus adaptée, plus complète, au problème de tous les handicapés du Rwanda.

Notre Centre ne s’occupe actuellement que de polios et de sourds-muets… il y en a bien d’autres dont il faudrait aussi se préoccuper. L’expérience de Gatagara pourrait, peut-être, à l’avenir, servir et inspirer tous ceux qui se pencheront sur les milliers, les dizaines de milliers d’autres jeunes handicapés ou inadaptés, qui sont aussi des Hommes à part entière, et méritent, de plein droit, que les « valides » les aident à sortir de leur isolement, les aident aussi à s’épanouir pleinement.

Un Pays est grand et mérite le respect des autres lorsqu’il se préoccupe vraiment de ses citoyens les plus démunis, les plus pauvres.

***

Pourquoi donc, à Gatagara, cette complexité, cet ensemble d’activités qui semblent n’avoir que peu de rapport avec la rééducation des handicapés ? Telle est la question à laquelle nous voudrions d’abord répondre. Nous donnerons ensuite quelques renseignements sur la méthode de travail et les premiers résultats obtenus. Pour deux grands motifs :

1) En premier lieu, le handicapé n’est pas, en soi, un malade… c’est un malade guéri mais qui souffre des séquelles de la maladie qui l’a frappé dans son tout jeune âge. La polio atteint généralement l’enfant à l’âge de un, deux ou trois ans et le laisse plus ou moins partiellement paralysé. Mis à part cette paralysie partielle, le handicapé est plein de vie; il est un jeune au sens plein du mot, semblable à tous les autres jeunes.

Le Centre ne doit donc pas le GUERIR mais le REEDUQUER c’est à dire réduire son handicap au maximum, pour qu’il puisse, au maximum aussi, trouver sa place dans la Société.

2) En second lieu, et cela est important, le handicapé, à cause de son handicap et depuis sa plus tendre enfance, a été forcé de vivre en marge de la société qui est la sienne. Il n’a pas pu se mêler aux jeux de ses frères et sœurs, de ses amis il n’a, pas pu aider ses parents, à garder les vaches, à puiser de l’eau, à récolter le bois, il n’a pas pu se rendre à l’école comme les autres. Son handicap physique est ainsi à l’origine d’autres handicaps plus graves, beaucoup plus graves, qui l’humilient, l’attrister et le marquent plus profondément que le premier. Le complexe psychologique qui l’accable, surtout lors de son adolescence est son fardeau le plus lourd à porter. Il se sent « autre » que ses amis, il se sent inutile, à charge des autres, mal aimé et finit par vivre dans un état de résignation ou de désespoir qui tue en lui toute possibilité d’épanouissement. Il nous semble que notre plus beau travail est d’essayer de détruire tous ces complexes, de rendre espoir et dignité à tous ces jeunes et de les aider à réaliser ces espoirs. La rééducation physique est notre premier travail, absolument nécessaire; mais il DOIT être complété par la réhabilitation complète pour être vraiment utile l’un ne peut aller sans l’autre.

***

Un de nos tout premiers, devenu adulte, a voulu participer au concours littéraire organisé par Caritas-Rwanda. Il a tout simplement raconté sa vie et a intitulé son manuscrit « Ntitukihebe – Ne désespérons plus ! ». Une sorte de désespoir, tel est bien leur problème.

Une Maison de rééducation des handicapés qui ne s’occuperait que de réduite le handicap physique de l’enfant ne remplirait donc pas sa tâche. Elle ne supprimerait pas les autres handicaps, bien plus profonds qui l’ont douloureusement frappé. Par après; au contraire, elle risquerait de rendre ce jeune plus malheureux qu’avant, car, une fois remis debout et ayant espéré retrouver sa place au sein de sa famille et de sa colline, devenu adulte, il ressentirait plus que jamais le fossé existant entre lui et ses frères ayant fait des études, appris un métier, travaillé et aidé leur famille.

La joie de l’enfant handicapé qui, pour la première fois, se tient debout et fait ses premiers pas, est extraordinaire ! Mais elle d’être de courte durée: elle se transformera en amertume lorsqu’il se rendra compte qu’il reste le « kimuga » qu’il n’a pas étudié, ne sait rien faire, ne peut se rendre utile comme les autres et que ses appareils orthopédiques ou ses béquilles désignent aux yeux de tous.

C’est au cours des premières années de travail, au contact journalier de ces jeunes, que nous avons compris ces exigences.

Désirant vraiment sauver ces jeunes, pour la vie, les réhabiliter tout à fait dans la société qui, inconsciemment peut-être, leur manifeste une sorte de mépris et parfois lu repousse, nous avons été amenés à diversifier petit à petit nos activités, pour répondre aux problèmes au fur et à mesure qu’ils se posaient, qu’il se manifestaient à nous. Et c’est ainsi que Gatagara, en quelques années, a passé du stade de centre médical de rééducation à celui de petit village polyvalent. En évoluant ainsi, Gatagara a voulu mieux répondre aux vrais besoins des handicapés et faire vraiment oeuvre utile. C’est cela que nous voulions faire comprendre.

***

Avant d’aller plus loin nous voudrions donner un aperçu général des activités actuelles du Centre. Nous signalerons en même temps les services dans lesquels nous avons déjà pu intégrer à part entière, comme membres du personnel, rémunérés, des handicapés remis debout, instruits, formés chez nous. Les services procurant du travail à des handicapés sont marqués d’un H. En note nous donnons en bref les postes qu’ils occupent.

 

Assemblée Générale de l’ASBL est composée :

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1. Conseil d’Administration.

2. Conseil de Direction (H).

(H. Un représentant des handicapés, élu par eux siège à l’Assemblée Générale et au Conseil de Direction.)

Service Médical (H).

H. deux Handicapés aide kinésiste.

Service Orthopédique (H).

H. Tous les ouvriers orthopédistes sauf un, sont des Handicapés.

Service Social (H).

H. Un handicapé s’occupe de l’accueil de ses amis revenant à Gatagara. Ils sont en moyenne 40.

Trois autres dirigent nos équipes en dehors de Gatagara : Nyanza, Rwamagana, Kaduha.

Ateliers (H).

Boulangerie : entièrement dirigée par les handicapés.

Menuiserie : 7 ouvriers handicapés.

Fer & Soudure : 6 ouvriers handicapés.

Coopératives (H).

A) en formation :

1) Pour les jeunes filles : 5 Handicapées.

2) SOCORWA: 2 chefs de service handicapés et 12 ouvriers handicapés.

B) Légalement constituée et indépendante de Gatagara :

48 handicapés à MERA.

Service Education (H).

H. 18 jeunes filles handicapées dirigent les pavillons de leurs petits frères et soeurs à Gatagara.

Service Instruction (H).

H. Deux handicapés, anciens de Gatagara, et diplômés, enseignent déjà dans notre école primaire.

H. Une handicapée dirige la communauté des jeunes filles handicapées.

H. Une de nos anciennes, enseigne dans la section des petites sœurs.

Service Administratif (H).

H. les trois employés sont trois handicapés.

Services Généraux (H)

Garage, eau & électricité : 2 ouvriers handicapés.

Constructions & entretien : 1 ouvrier handicapé.

Ferme & Cultures : 22 handicapés dirigent l’entreprise.

***

La rééducation physique, la rééducation du handicap n’a donc chez nous qu’un but : rendre possible le reclassement de l’enfant dans la société : rendre au jeune handicapé la possibilité de servir, lui aussi, son pays : le réhabiliter complètement devant lui-même et devant les autres.

Le reclassement est donc notre problème majeur, l’objectif à atteindre, objectif que nous nous sommes donné et qui nous a poussé à créer les divers services, les écoles, les ateliers dont il est fait mention ci-dessus.

Le reclassement doit orienter toutes nos recherches, toutes nos expériences. C’est un problème qui va s’amplifiant, au fur et à mesure que nos handicapés grandissent et nous découvrent «leurs» problèmes, d’autant plus ardus que nous sommes dans un pays en voie de développement où les non handicapés eux-mêmes parviennent si difficilement à trouver une place, un gagne-pain. C’est ainsi que pour eux que nous ne voulons à aucun prix abandonner à mi-chemin après leur avoir donné l’espoir de s’en sortir nous avons été forcés de penser à créer nous-mêmes des débouchés.

Grâce au concours de techniciens, grâce aussi à l’aide de beaucoup de gens ayant compris notre objectif, nous avons pu aider à la naissance de petites industries.

- MERA qui produit en série des postes radio à transistor et divers appareils électroniques; un atelier de montage de vélos à moteur.

- SOCORWA, atelier de confection en série.

- Un atelier de menuiserie où l’on fabrique des ruches, aussi en série, etc…

Le but de ces expériences n’est nullement, comme on pourrait le croire ou, certains l’espérer, de financer l’ensemble de la maison; en agissant ainsi nous risquerions de garder sous notre dépendance tous ces handicapés devenus des hommes à part entière. Notre but, au contraire, est de les rendre complètement indépendants, entièrement responsables et de leur donner la possibilité de travailler, par eux-mêmes, au développement de leur patrie. MERA fut la première des expériences, arrivée maintenant à peu près à sa maturité : 48 handicapés y travaillent en coopérative complètement autonome deux handicapés ont été élus au Conseil d’Administration plusieurs autres ont déjà reçu des responsabilités plus grandes à l’atelier.

Nous voudrions agir de même avec la plupart de nos ateliers et prouver ainsi que bien des choses sont possibles.

Si les handicapés peuvent ainsi réussir, à fortiori les autres; s’ils peuvent ainsi réussir, c’est bien aussi parce qu’ils ont autant de valeur que les non handicapés. Prouver cela, par des réalisations concrètes, utiles au pays, c’est très important pour les handicapés d’abord, parce qu’alors ils se sentiront entièrement réhabilités (et notre but sera atteint); pour les autres. Ensuite, parce qu’ils seront amenés à ne plus juger un homme à ses apparences mais à sa vraie valeur, sa qualité d’homme.

Nous voilà bien loin du problème médical…, mais c’est bien là que nous voulions vous conduire, afin que vous compreniez mieux notre action, que vous la compreniez dans son entièreté.

Un mot maintenant ou plutôt quelques chiffres au sujet des «résultats» obtenus. A ce jour, après dix ans de travail handicapés passés par la maison.

- Près de 900 reclassés, vivant déjà de leur travail : jeunes gens : plus de 100 et jeunes filles plus de 100.

- Ménages fondés par des Handicapés : 21 (18 beaux petits enfants).

- Etudiants dans le secondaire : 26 en juillet 71. Cette année nous avons notre première rhétoricienne.

- Poursuivent leurs études primaires entamées chez nous : plus de 200.

- La proportion des grands Handicapés passés chez nous et pesant encore un vrai problème de reclassement, à peine 10 à 15 %.

Pour terminer un mot de l’esprit que nous essayons d’inculquer aux jeunes handicapés parce que cela aussi est très important ! Comme l’abbé Pierre le leur disait à eux-mêmes, nous croyons que Gatagara serait un scandale s’il formait et mettait « sur le marché du travail » des centaines d’égoïstes en plus… Aussi nous efforçons-nous de convaincre ces jeunes remis « debout » et devenus citoyens à part entière qu’ils doivent à leur tour penser à leurs frères qui n’ont pas eu leur bonheur, et non seulement d’y penser, mais d’agir, de prendre des initiatives pour les aider à se sortir de leur détresse. Et déjà les plus grands comprennent, les plus mûrs agissent…

Comme nous vous le disions au début, cet article veut aussi être l’amorce d’un dialogue, d’une collaboration efficace avec les lecteurs de cette revue. Nous espérons qu’il atteindra cet objectif. Bien des aspects de notre action n’ont pas été touchés : si vous le voulez, si vous en manifestez le désir, ils feront l’objet d’un autre article.

Ecrivez-nous ! Nous vous en serons très reconnaissants.

 

J. FRAIPONT

B.P. 24 – Nyabisindu

Publié dans : ||le 7 février, 2010 |Pas de Commentaires »

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